Ergonomie et IA : il faut sortir du déni
Note d'ouverture. Pourquoi je pense qu'un ergonome qui n'utilise pas l'IA en 2026 produit un conseil en dessous du niveau attendu — et pourquoi c'est aussi une excellente nouvelle.
Je rouvre ce site pour y écrire, publiquement et régulièrement, ce que je pense vraiment du métier. La première chose que j’ai à dire, c’est sur l’intelligence artificielle. Autant commencer par là.
La position courte
L’IA n’est pas une menace pour l’ergonomie. C’est la continuation logique de son projet. L’ergonomie a toujours cherché à adapter l’outil à l’humain, à augmenter la performance sans dégrader la personne. Les modèles de langage, les outils de transcription, les assistants spécialisés sont exactement ça : des outils qui, bien employés, augmentent l’humain. Mal employés, ils l’écrasent. Comme toutes les technologies avant eux.
Un ergonome qui, en 2026, n’utilise pas l’IA dans sa pratique produit du conseil en dessous du niveau qu’on est en droit d’attendre. Pas parce que l’IA fait le travail à sa place — elle ne le fait pas — mais parce qu’il laisse sur la table un levier de qualité qui est désormais accessible et peu coûteux.
Ce que ça change concrètement, côté ergonome
Mon retour de terrain, après des mois d’intégration :
Sur la collecte. Transcrire un entretien d’une heure prend maintenant dix minutes, pas trois jours. Le verbatim est propre, horodaté, cherchable. Je relis mieux parce que je lis plus.
Sur l’analyse. Croiser vingt heures d’observation avec quarante pages de documents RH et un DUERP pour faire émerger des patterns : c’est une tâche où l’IA, bien pilotée, est supérieure à ce que je ferais seul en deux fois plus de temps. À condition de garder le pilotage.
Sur la restitution. Écrire un rapport qui soit à la fois rigoureux et lisible par un comité de direction, c’est un exercice de style. L’assistance à la rédaction ne remplace pas le jugement, mais elle réduit la distance entre la pensée et la page.
Sur la relation client. Je suis plus présent, moins dans la paperasse. Le temps économisé sur la production documentaire est réinvesti en temps de terrain et d’échange. C’est du gain net pour le client.
Ce que ça change côté clients
C’est l’autre moitié du sujet, et celle dont on parle beaucoup moins.
Les opérateurs, les managers, les fonctions support — tout le monde utilise déjà l’IA, avec ou sans autorisation, avec ou sans cadre. Les cas remontent du terrain :
- Des plannings de service rédigés par ChatGPT sans que personne ne vérifie les temps de récupération.
- Des mails de relance à des usagers écrits par un assistant, avec des tournures qui génèrent plus de conflits qu’elles n’en résolvent.
- Des analyses de risques psychosociaux « assistées par IA » qui produisent des rapports génériques, archivés, jamais relus.
- À l’inverse : des opérateurs qui gagnent trente minutes par jour grâce à un bon usage d’un assistant, sans qu’aucune procédure ne le formalise.
Il y a, dans tout ça, un terrain d’ergonomie cognitive massivement sous-étudié. Quelles nouvelles charges mentales émergent quand on travaille avec un assistant ? Quels nouveaux conflits de règles apparaissent quand la machine suggère une solution que l’opérateur sait mauvaise mais que le manager valide parce qu’elle « a été générée » ? Quelles nouvelles pratiques sûres faut-il formaliser ?
L’ergonome a quelque chose à dire sur ces questions. Peu de gens ont notre positionnement : observer le travail réel, pas le travail prescrit, pas le travail rêvé. Il serait dommage de laisser ce terrain à des consultants IT qui ne regarderont jamais un poste pendant deux heures.
Ce que je refuse
Je refuse la posture de l’ergonome qui se tient à distance de l’IA par principe — comme s’il y avait, dans le refus, une forme de noblesse. Ce n’est pas de la noblesse. C’est un manque de curiosité professionnelle, et parfois un peu de peur, ce qui est humain mais ne devrait pas devenir une position publique.
Je refuse aussi la posture inverse : celle du vendeur de promesses qui déploie des outils sans comprendre ce qu’ils font à l’activité. C’est typiquement le genre de transformation qui, quand on l’analyse trois ans plus tard, a créé plus de RPS qu’elle n’en a résolus.
Entre les deux, il y a un espace étroit et utile : celui d’un ergonome qui utilise l’IA avec discernement, observe ce qu’elle fait au travail, et écrit ce qu’il voit. C’est ce que je compte faire ici.
Ce que ce site devient
Fini le site-vitrine. Ergonomia.re est désormais un endroit où j’écris. Chaque page est une note. Certaines parlent de méthode, d’autres de cas anonymisés, d’autres d’IA, d’autres d’autre chose. L’arborescence émerge du contenu, pas l’inverse.
Pour me joindre : mail ou Calendly. Pour suivre ce qui s’écrit : le flux RSS.
Le reste viendra. Au rythme où j’aurai quelque chose à dire qui mérite d’être publié.